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LE " CAS " MITTERAND (1/2)

" François Mitterand réunit et exalte en lui les humaines contradiction françaises "
J. Lacouture.

Neuf ans après sa mort, François Mitterrand reviendra en février sous les traits de Michel Bouquet dans le Promeneur du Champs-de-mars, dernier film du réalisateur français Robert Guédiguian qui suscite déjà les inquiétudes de la mitterrandie. L'occasion pour En Rade de revenir sur les traces d'une jeunesse française pris dans la tourmente des années noires.

La première difficulté lorsqu'on étudie François Mitterrand vient de l'homme même. Son itinéraire, n'a rien de banal, débutant à l'extrême droite pour incarner finalement " l'espoir du peuple de gauche ", il a pris part aux violents affrontements idéologiques d'avant 1939, a fait la guerre comme sergent, a vécu les drames des prisonniers de guerre, puis s'est retrouvé à Vichy. Il a été pétainiste, giraudiste et résistant. A 27 ans il avait déjà rencontré le Maréchal, De Gaulle et Giraud. Pétainiste puis résistant : son parcours fut celui de nombreux français engagés dans la guerre.
Nous reviendrons sur cet itinéraire sinueux sur les ambiguïtés et contradictions du personnage, en allant au-delà de ses propres paroles, de ses propres écrits et des nombreuses polémiques. Tout cela dans un souci de vérité.
L'entreprise n'est pas facile, car le souvenir de l'occupation obsède et " sature " la conscience nationale. Combien de films, de téléfilms, d'ouvrages consacrés chaque année à cette période de notre histoire nationale ? Ils sont nombreux et posent les jalons d'une mémoire d'un passé proche qui fait désormais partie de notre environnement culturel et politique. Les polémiques succèdent aux révélations, les commémorations aux procédures judiciaires. Ces quatre " années noires " en prenant une place démesurée dans la mémoire nationale sont le signe d'un passé à vif, trace d'un deuil inachevé…
A travers Mitterrand, c'est la question centrale de l'attitude des français dans leur ensemble durant la dernière guerre qui doit être posée. A celle-ci s'est ajouté ces vingt dernières années, le désir de faire ou refaire le procès de Vichy et celui de la collaboration. Le cas Mitterrand en offre un exemple criant. Jamais ce passé n'a autant donné l'impression qu'il n'arrivait pas à passer. Depuis 30 ans Vichy est un objet national de dispute. Etudier le cas Mitterrand, c'est abordé une question essentielle dans les enjeux de mémoire récents.

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MITTERRAND DANS LA TOURMENTE DU SYNDROME DE VICHY

Les querelles de mémoire
Les querelles de mémoire autour de Vichy ont eu ses trente dernières années de plus en plus d'effets dans la société française. Ce passé a pesé et pèse encore sur notre présent.
Un exemple : en 1984, 3 députés de l'opposition mettaient en cause F. Mitterrand, ce qui leur valut la perte pour trois ans de leur indemnité pour injure au président de la république. " François Mitterrand a un passé ! " s'était exclamé François d'Aubert. Autrement dit un passé vichyssois. L'attaque n'avait rien de nouveau : les adversaires de François Mitterrand l'utilisaient régulièrement en voici deux exemples…polémiques.

La Francisque, inépuisable objet de délices pour ses adversaires, source d'incessantes contorsions pour ses fidèles.
La francisque de Mitterrand portait le n°2202 et lui fut certainement attribué en mars-avril 1943 pour " récompenser les services rendus à l'Etat français ". Cette décoration fut très longtemps un tabou dont l'évocation était mise au compte de l'acharnement de l'extrême droite, Mitterrand n'ayant jamais pris le risque de démentir, ni de s'expliquer de manière claire. Reste que l'on peut s'interroger sur le sens de la polémique. La francisque n'était pas forcément la marque la plus nette de l'engagement vichyste ni un brevet systématique de collaboration. Elle était souvent un signe de reconnaissance accordé à des maréchalistes fidèles. La francisque constitue un symbole au propre comme au figuré. Elle est la marque d'un service professionnel rendu dans le cadre d'un régime dans lequel François Mitterrand, quelles qu'aient été ses motivations profondes, a effectivement joué un rôle. Même si elle a été décerné a une date ou les choses changent, ou des maréchalistes, voire des pétainistes fidèles, passent à la résistance et à la dissidence, ni plus ni moins.

Avec " Une Jeunesse française ", ouvrage paru en 1994, Pierre Péan relancé la polémique sur le passé de François Mitterrand, latente depuis 50 ans, récurrente depuis son accession à la présidence de la République, plongeant le pays tout entier dans le souvenir d'une période trouble de la mémoire nationale.
Si l'ouvrage de P. Péan constitue une réelle avancée dans la connaissance du personnage, l'affaire éclatait à quelques mois de la fin du second septennat qui devait mettre un terme à la carrière politique de François Mitterrand. L'arme de l'Histoire s'offrait donc non seulement aux opposants irréductibles, mas également aux héritiers en tout genre. Et cette arme là, était d'un maniement plus simple et plus redoutable que celle de la discussion politique. Le débat attendu sur le bilan de 14 années de présidence a ainsi totalement été escamoté par les empoignades sur la présence de F. Mitterrand à Vichy et sur ses liaisons avec René Bousquet.
Mais Pierre Péan en dissipant le brouillard qui entourait encore le parcours du jeune Mitterrand proposait un ouvrage prisonnier d'une perspective téléologique, biographie partielle et focalisée sur " la " période sensible car elle constituait un enjeu politique contemporain. L'indignation nationale suscitée par ces révélations a pris son sens véritable que parce que nous savions par définition qu'il ne s'agissait pas d'un anonyme, mais du futur président de la République et du 1er président de gauche de la Ve République. C'est la raison pour laquelle le parcours relativement banal d'un jeune catholique ambitieux, d'un fonctionnaire subalterne du régime, comme il y en a eu, est devenue sous la plume de certains commentateurs un symptôme inquiétant de la vie politique française.

De l'usage du souvenir comme arme polémique
La campagne de 1981 ou comment la vérité politique de l'heure a supplanté momentanément la vérité de l'Histoire.
Une fois encore avec un extrême violence polémique le souvenir de l'occupation va se retrouver au cœur d'un débat parfois irréel. Lors de la campagne présidentielle de 1981, l'analyse de cette polémique offre une bonne occasion de comprendre le mécanisme de l'invective et sa fonction particulière dans le développement du syndrome.
D'abord elle éclate à un moment important des divisions internes. Plus que d'autres campagnes, celle de 81 voit s'affronter 2 camps irréductibles, les 2 bords de la faille bi séculaire franco-française. Au-delà des 2 leaders, c'est la droite et la gauche historiques qui s'opposent. Rien d'étonnant donc de voir resurgir la vieille querelle des résistants et des collaborateurs. Choisir l'un ou l'autre des candidats, signifiait avoir prise dans les querelles du passé. On votera ainsi juif résistant pour se venger des collabos de gouvernement. La polémique a permis de transcender le débat traditionnel entre droite et gauche, comme si l'enjeu de 1981 prenait une épaisseur historique et renvoyait aux grands débats du siècle. Cette polémique qui prend des allures de guerre fratricides hexagonales, laisse transparaître la nature idéologique de la seconde guerre mondiale et l'absence de consensus national sur la nature du conflit et sur sa représentation. Lors de cette campagne s'opère un transfert de la lutte politicienne triviale, vers les combats sublimés du passé.

La part de vérité : Mitterrand face à lui-même :
François Mitterrand pour évoquer sa jeunesse a souvent procédé par métaphores ou laissé œuvrer quelques plumes bienveillantes. Peut-être estimait-il qu'il y a des vérités que la génération de la guerre - la sienne - transmet avec difficulté aux suivantes. Peut-être comme tant d'autres de français, petits ou grands, a-t-il pensé un temps pouvoir garder sinon le secret du moins la discrétion pudique sur certains faits. Dans ses brèves confidences sur cette période, François Mitterrand use parfois de la contradiction : il déclare en 1969 : " rentré en France, je deviens résistant sans problème déchirant ". Dans un raccourci saisissant il remodèle son passé : un et demi a disparu, l'épisode de Vichy est mis entre parenthèse. Etait-il donc impossible d'assumer le fait qu'il fut, à son rang modeste, l'un des cadres de Vichy que la Résistance cherchait à débaucher ? A cette époque alors que Mitterrand aspire aux plus hautes fonctions, les rappels historiques n'étaient peut-être pas faciles, ni les esprits préparés. Mais comme pour d'autres personnalités politiques qui ont eu à répondre devant de l'opinion de leur conduite passée, le secret a probablement coûté plus cher q'une confession précoce. Car ces années ont laissé des traces matérielles (francisque, photos, écrits sur son pèlerinage en Thuringe). Mais le comble dans cette affaire est que le principal intéressé a grandement contribué à semer le doute dans les esprits.
Mitterrand a pris l'initiative d'un entretien télévisé avec J.P. Elkabach, le 12 septembre 1994 pour s'expliquer tant sur sa maladie que sur son passé, rompant ainsi deux réserves traditionnelles de la fonction présidentielle. Le décalage entre les attentes d'une opinion publique désemparé et les propos ambigus du président sur le régime de Vichy et sur les leçons qu'il en tenait, loin de calmer les esprits, a au contraire accru le trouble des consciences. Son intervention télévisée, loin de clarifier des choses a paru donner raison à ceux qui ne voulaient plus se souvenir que du pétainiste de 1942-1943 pour oublier le résistant de 1943-1944 et plus encore le Président de 1994. Car Mitterrand a bien été tout cela.

Stak

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